Le tour de la France par deux enfants d’aujourd’hui. P.Adrian et Ph. Humm

Quand je les regarde, j’ai l’impression de les connaître.

Je les ai déjà vus : ils étaient avec moi au cours complémentaire, aux scouts, à la chorale, en colonie de vacances ; le dimanche, ils s’ennuyaient avec nous dans les rues du patelin. Déjà vus.
J’ai acheté leur livre


à cause de mon père qui m’avait parlé, il y a bien longtemps de cela, de son premier livre de lecture, à l’école primaire. Avec tendresse et respect. Ça devait être un bon manuel scolaire, mais peut-être qu’on ne supporterait plus maintenant de lire ce « Tour de la France par deux enfants de G.Bruno. »

 

Et eux, qui leur en a parlé ? Un grand-père nostalgique ? Un hasard géographique, leur naissance à Phalsbourg, sans doute.

En tout cas, leur décision de refaire le parcours, et ensuite, le livre, c’ était comme une envie d’aventures un peu adolescente, de ce genre de truc qu’on met au point dans sa tête un jour de parlotte à deux, un projet bon marché…pas besoin de sponsors, presque pas d’argent, juste de l’énergie et une carte routière.

Et puis, du talent, une recherche du contact humain, une âme d’artiste et surtout, ne pas chercher à être comme tout le monde.
Pas besoin d’avoir l’air artiste pour l’être, pas besoin d’extérioriser son originalité si elle est dans votre tête.
Vraiment, Pierre et Philibert ne sont pas du toc. Je me réjouis de les avoir reconnus. Même si leur apparition dans ma vie prend des airs d’anachronisme. Un anachronisme réconfortant.

Alors, ils font partie des écrivains voyageurs ? Oui, mais attention au mot voyage. Ici, on ne vous emmènera pas voir des lieux sublimes, des paysages à se pâmer…..
La destination n’importe pas. Il faut se perdre. Le voyage en soi est déjà une démarche d’aventure.
Tout ce qu’on trouve sur le chemin est matière à réflexion. Les ronds-points, les zones industrielles en disent long sur les gens du coin. Les zones industrielles historiques, désaffectées surtout. Hauts fourneaux de Lorraine, terrils du Nord. On passe à Baccarat et on ne s’intéresse qu’au rallye automobile régional. Pas le moindre cristal !
Plus que des paysages, on croise des gens ; un couple sur un bateau qu’on n’arrive pas à oublier, des gens dans des cafés, des originaux, des râleurs, des marrants. Pas des conservateurs de musée ni des spécialistes de l’histoire locale. Ouf. Pas de gastronomie. Tant mieux.
Il y a bien plutôt une dimension spirituelle du voyage. A mon avis, ces deux-là feront, ou ont déjà fait, le chemin de Compostelle. Ça devrait être leur affaire.
Et leurs références littéraires entrent dans un itinéraire intellectuel assez particulier ; que Vincenot, René Fallet et Jean Ferrat accompagnent ces deux très jeunes gens dans leur périple hexagonal est assez énigmatique.
On passe un moment au couvent de la Tourette, construit par Le Corbusier,

 


mais on ne visite pas une seule cathédrale. Merci. Car on a évité les grands pôles, le genre : « Tout ce qu’il faut voir si on passe par….. ». Même leur ville de départ est confidentielle : j’avoue que j’ignorais que Phalsbourg possédait une si belle architecture, des portes fortifiées si majestueuses et qu’elle était le point de départ des petits orphelins de G.Bruno.

 


Les moyens de transport utilisés sont aussi singuliers, simples, rudimentaires : une vieille Peugeot,

 


le bus, deux vélos d’occasion, un peu de train, de la marche à pied, du bateau, du stop…..Et c’est comme ça qu’on a bouclé un tour de France un peu boiteux, un peu au rabais, mais si plein d’humanité.
J’aurais aimé faire ce tour de France-là. Je me reconnais dans ce désir de grande aventure avec de petits moyens, ce souhait orgueilleux de ne pas s’esbaudir devant les mêmes choses que le touriste lambda…..je n’ai pas de Peugeot 204, le vélo m’essouffle et j’ai le mal de mer. Il me reste quand même l’autobus, que j’adore.
Ajout de dernière heure :
Si Philibert et Pierre avaient connu ce groupe (sorti je crois après leur livre), je pense que le disque aurait eu sa place sur le siège arrière de la bagnole. La même recherche du grand dans le petit, dans le proche;    ici

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Photos de classes


1950

Jeunes visages déjà sérieux, déjà broyés par d’immenses détresses de cahiers égarés, tachés, d’arithmétique implacable, de dictées barrées de rouge. Ah ! Vous ne saviez pas que ça ne faisait que commencer !

Toutes ces filles, toutes les petites et celles déjà grandes, toutes, vous avez pour moi le visage sérieux et serein que donne la certitude d’habiter un pays stable, civilisé et prospère. Avec des lois. De bonnes lois.
Mais…deux guerres, plus une somme de conflits que je n’ose pas énumérer ont dû embrumer tous ces yeux clairs. Les lois, ça ne suffit pas.
Je reconnais à peine vos traits : juste un peu le regard qui ne change pas beaucoup. À vrai dire, j’ai du mal à me reconnaître moi-même sur ces photos!

Sur celle de 1890,

il y a une de mes grand-mères. Pas de blouses, pas d’enseignante. Murs austères et fenêtres grillagées. Dix-huit petites jeunes filles qui n’en ont plus pour longtemps à apprendre. A cette époque la scolarité obligatoire devait s’arrêter à 13 ans.
Je ne sais pas si elle allait à une école laïque ou à l’école des sœurs. Je sais qu’elle écrivait bien et lisait beaucoup, assidue abonnée de la bibliothèque de sa ville jusqu’à sa mort. Elle avait appris la couture.

Sur la photo de 1928,

quelques blouses, des cardigans, de jolis petits souliers à brides, nous sommes en ville. L’enseignante en noir, sobre et distinguée. Les cheveux sont courts.
C’est un lycée d’état, laïque. On y préparait le bac et l’entrée à l’école normale. On croyait bon d’ajouter à la formation des filles quelques cours de couture….rien de bien grave. Ma mère collectionnait les zéro en couture. Elle a appris plus tard à taper à la machine.

Sur la première photo, celle de 1950, j’ai cinq ans. Rien que des filles. On apprenait à écrire en script dans cette école. Pas encore de couture ni d’enseignement ménager.


Puis,moi, à quatorze ans.

Séparée des garçons par un grand mur de pierres. Pas de blouses, un peu de gym, Et beaucoup de surjets, d’ourlets et de boutonnières ; petites pièces de tissu qu’on collait sur des fiches de carton, rangées dans un classeur. Seulement une fois par semaine. Pas de quoi en être perturbée.

 

Au lycée, en terminale,

toujours sans les garçons.

C’était d’un triste ! À en faire pâlir nos blouses blanches.

J’ai eu la chance de naître dans un pays où les filles allaient à l’école comme les garçons ; j’ai même été dans la même école que les garçons en primaire. À cette époque je n’ai jamais pensé à en être reconnaissante à qui que ce soit : mère, grand-mère et même arrière grand-mère avaient partagé ce même sort : user les bancs cirés d’une salle de classe, apprendre la table de multiplication, réciter des poésies en mettant la bonne intonation, et faire des dictées. Et puis, comme on était des filles, pendant que les gars faisaient de la pyrogravure, nous on apprenait à faire des ourlets.

Je ne me souviens pas d’avoir jamais été préparée à un quelconque rôle particulièrement féminin. Les heures de gymnastique étaient identiques pour les garçons ou pour les filles, mais pas ensemble, c’est vrai. Les programmes d’études étaient les mêmes et les options au bac de même. J’ai toujours su que je travaillerais. Je l’espérais avec impatience, ce moment où j’aurais un salaire.
Hier, mon fils a recousu un bouton à une chemise. La plupart des jeunes femmes d’aujourd’hui ne savent pas le faire. Je lui ai demandé où il avait appris. Il paraît que c’est moi, quand il était petit, qui le lui avais fait faire. Mon mari aussi coud ses boutons. Lui, c’est au service militaire qu’il a appris.

Pensées un peu désordonnées : pas vraiment de fil conducteur : seulement une grande gratitude envers « l’Instruction Publique », puis « Éducation Nationale » qui nous a formées ainsi qu’ et une immense déférence pour tous ces petits visages confiants qui ont eu à faire face à des trucs indicibles…sans cellule psychologique, sans prise en compte du « burn out », sans soutien social.
Chapeau.

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Paul Auster. 4321


Paul Auster.

Le 15 janvier 2018, Paul Auster était invité par François Busnel sur le plateau de la Grande Librairie. Il présentait son dernier livre au titre arithmétique 4321.

Auster est extrêmement sympathique, chaleureux, simple ; et puis, il parle bien le français, avec un accent si plaisant à entendre que tout ce qu’il dit semble vous atteindre au plus profond des sentiments.

1000 pages à lire. Un vrai plaisir à venir. Après Tombouctou, Brooklyn Follies et Seul dans le noir, que j’avais assez aimés, j’entrais avec enthousiasme dans ce long tête-à-tête avec le romancier newyorkais.

Bon, oui j’ai aimé et non, je n’ai pas trop aimé…..

Un bon parcours de l’histoire des Etats-Unis, de celle dont je suis contemporaine, les Kennedy, le racisme, le Viêt-Nam. Un excellent rendu des relations parents/ fils unique aussi bien dans la version positive que négative. Touchante aussi la complicité mère/fils, absolument inaltérable.

Auster est le plus francophile des écrivains américains, dit-on. Ses pages sur le cinéma, sur les poètes et la littérature francophones sont un cadeau pour un lecteur français. Mais….je ne peux pas dire que je sois convaincue à 100%. C’est une admiration « touristique », genre Café de Flore et Montparnasse. De celle que tout étranger voue, sans très bien savoir pourquoi, à Simone de Beauvoir et à Sartre, à Juliette Gréco et à Edith Piaf.

Le tracé narratif est impressionnant. Quatre écrivains américains, possibles doubles de Paul Auster, défilent. Parfois ils meurent jeunes, parfois ils sont hétéro, parfois bi, (jamais homo seulement) toujours amoureux des mots et ont toujours pas mal de points communs avec Auster, je crois.

Il est inutile de chercher à établir un ordre dans tous les « Archie » que nous présente Auster. Prendre des notes, retourner en arrière pour retrouver le Fergusson qui aimait son père ou celui qui le méprisait serait vain. C’est le même Archie. Et même si les itinéraires de vie sont différents, on retrouve la même matière première, la même argile. Ça, j’ai aimé.

Mais vraiment, j’ai sauté tous les passages indigestes dès que je voyais se profiler les longues digressions sur les matches de base-ball, sur les habiletés géniales de tel joueur, sur les mérites de chaque grand club ; ce n’est pas dans notre ADN, pas de scrupules !

Et puis, il faut bien que je le dise : j’aime qu’en termes jolis les choses soient dites….Auster abuse des descriptions très crues, très brutales des scènes de lit. De grâce, laissez-nous une marge à imaginer, une once de délicatesse !

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Art de plage

Certains jours sont meilleurs que les autres…Je ne sais pas très bien à quoi c’est dû.
Une confiance en l’humanité, qui viendrait d’une bonne lecture, d’une belle musique, d’une émission intéressante, ou bien, moins lointain, mais plus chaleureux, d’un bon moment avec mon fidèle coéquipier ….

Quoi que ce soit, c’est vague, diffus, mais aussi fort que son contraire, c’est-à-dire le coup de blues. Et ça dure à peu près aussi longtemps.
Donc, il y a peu de temps, je me suis sentie réconciliée avec l’humanité, l’espace d’un moment. Parce que tant qu’il existera des personnes capables de faire ça, comme ça, rien que pour ça, alors on n’est pas absolument foutus.

Si vous voulez en avoir plus, c’est
ici

Merci donc à Michel Jobard pour ce beau moment. Dommage que pour des tas de raisons, je ne sois pas capable de réaliser une oeuvre semblable. Mais cet été, j’emmènerai quand même un rateau à la plage….on ne sait jamais!

(Et nerci à JRF de m’avoir envoyé le lien)

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Marie Madeleine, le film de Garth Davis

A Noël, les films avec sapin et boules abondent, jusqu’à l’écœurement.
Pâques est moins formaté, question ciné…..

Et pourtant, je viens de voir Marie-Madeleine, et nous sommes en pleine semaine de Pâques. Et je suis encore sous le charme.

Disons tout d’abord que les quelques critiques que j’ai lues ou entendues étaient plutôt négatives : film ennuyeux, long, plat.
Je regrette, j’ai peut-être tout faux, mais je suis heureuse d’avoir vu ce film. Long oui, (deux heures) mais beau ; par les couleurs, par les paysages, par trois petites idées qui me plaisent, par des acteurs vrais, simples et sobres.

La photographie : tout du beige : sable, architecture ocre, habitats troglodytiques à flanc de falaise, tuniques de lin, voiles des femmes, filets des pêcheurs. Des paysages immenses, dont on a du mal à croire qu’on en trouve encore d’aussi vastes, d’aussi déserts. Le tournage a eu lieu en Sicile et dans une ville d’Italie que j’aimerais connaître : Matera. Et non, ces paysages ne sont pas exactement beaux, ils font presque peur, on n’est plus habitué à une telle magnitude, on en est agressé !

Et puis, je fais miennes quelques idées qui sont venues enrichir les quelques petites intuitions religieuses que je pourrais avoir.

1. Jésus (qui n’a pas le rôle principal). devient très humain, d’une humanité proche, souriante et miséricordieuse, mais il est aussi parfois accablé, et douloureusement conscient de ce qui l’attend. Comme nous tous.

2. Une femme a le rôle principal. Ne relayons pas le débat féministe, mais il est sûr que la compassion, l’empathie envers la personne souffrante, la main tenue au mourant, ce sont souvent des affaires de femme, au moins historiquement parlant. Et Marie-Madeleine sera la seule, parmi les apôtres à être présente au Golgotha. La dimension humaine et compassionnelle de cette femme parmi les hommes devient une nouvelle donne pour : a) le catéchisme, b) l’Histoire Sainte, c) les films sur le Christ, d) le rôle de la femme dans l’Eglise, e) notre culture judéo-chrétienne. Je ne me prononce pas.

3. Et puis, il y a le côté mystique: Judas est un personnage passionnant dans le film. Il a la foi du charbonnier, attend un royaume terrestre, où tous nos morts retrouveront la vie, la chaleur de notre affection ; il enjoint Jésus à plusieurs reprises de prononcer une phrase qui anéantira tous les tourments annoncés, une phrase, un seul mot…lui qui a bien ressuscité Lazare. (on le comprend un peu, Jésus a bien rendu la vue à une aveugle, aussi, et fait marcher un paralytique…on pourrait s’attendre à encore mieux !) Mais Marie-Madeleine sait, a compris que ce Royaume n’est pas terrestre, qu’il n’est pas d’ici. Pierre le sait aussi, quoique l’apôtre Pierre ne soit pas ici très bavard.

4. Enfin il reste la question de la haine et de la vindicte qui empoisonnent les cœurs. La loi du Talion « œil pour œil, dent pour dent, vie pour vie » de la Torah est gentiment battue en brèche par Jésus : est-ce qu’on peut vivre avec tant de noir dans le cœur ? Non. Ni la violence de la vengeance, ni la violence de la colère. Pas de place pour ça dit-il aux femmes qui se plaignaient des mauvais traitements qu’elles subissent de la part de leurs époux, frères et pères. Voilà qui peut faire grincer des dents….

J’ai pu être un peu surprise par le choix de l’acteur Joaquín Phoenix. Un peu trop âgé pour le rôle, un peu trop corpulent. On a du mal à concevoir Jésus comme un homme lourd et enveloppé. Tant de bonhommie et de rondeur le rendent très proche, un peu comme un collègue de bureau. De plus, beaucoup de ses gestes, de ses attitudes sont très contemporains.

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A part ça, les scènes de la Passion et du Chemin de croix sont impressionnantes et admirablement filmées. (Caméra plus bas que le sujet, ce qui devient saisissant.)

Rooney Mara a de beaux yeux, bien grands, bien clairs et bien expressifs. Heureusement, parce que son jeu est basé sur ce disent ses yeux. Et elle échange aussi avec Jésus un énigmatique sourire complice en fin de film, Jésus ressuscité, assis sur un rocher, tous les deux contemplant une immense vallée, peut-être un peu abasourdie devant ce qu’elle vient de vivre.

Un acteur, Tahar Rahim, m’a enthousiasmée. Bien dans son âge, juvénile, pétillant d’exaltation devant son héros Jésus, croyant à un triomphe immédiat et grandiose, il est déçu, très déçu. Judas naïf qui en mourra.

Je regrette que les mots soient parfois si lourds et si impuissants à rendre l’impression vécue. (Les miens, en tout cas.) Ce film délicat n’est tombé dans aucun des défauts des films péplums ou prêchi-prêcha. Garth Davis, le réalisateur australien, dont je n’avais jamais entendu parler, doit être un homme raffiné.

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Julian Marías. Un cœur si blanc.( Corazón tan blanco).

Un cœur si blanc. Corazón tan blanco.

Ce qu’il y a de bien dans le plaisir de lire, c’est que ça ne s’émousse pas, et qu’on garde à soixante-dix ans comme à vingt ans le même émerveillement en refermant un livre qui vous a plu. Peut-être même est-ce un des rares plaisirs qui s’accroît en intensité.
Parce que plus on lit, plus on devient réceptif (j’ai envie de dire « poreux ») en face d’un texte généreux.


(Vieille lectrice en état de porosité )

Je viens de terminer un excellent roman de Javier Marías : Un cœur si blanc, publié en 1991.
Je dois dire que j’ai mis du temps à me décider. Je ne l’aurais peut-être pas autant apprécié, il y a vingt-sept ans. J’étais plus pressée. Car si on aime les phrases courtes, les situations simples et les schémas narratifs linéaires, on peut fort bien passer à côté de ce texte très riche.

C’est compliqué, ça saute vingt ans en arrière, on passe de Madrid à Cuba en passant par New York, mais il y a là-dessous un auteur, un auteur généreux, qui raconte beaucoup, et toujours sans appuyer, grâce à un procédé qui se rapprocherait presque de l’art pictural.

Toutes les scènes ou le narrateur va éprouver une situation forte, où il va apprendre un élément fondamental sur son existence, ressemblent à une même toile : un homme immobile assis au pied d’un lit défait, écoute une conversation qui ne lui est pas destinée et qui a lieu dans une pièce contiguë dont la porte est entrebâillée…luxe de détails objectifs sur les plis du drap, sur la luminosité ambiante, sur l’hypothétique attitude des personnes dont on écoute les propos.

Ainsi va la vie de Juan : un peu voyeur, très peu acteur.

Et il va s’avancer dans la vie, dans les relations de couple.
On pourra étudier sur la pointe des pieds les relations entre père et fils, la culpabilité inhérente à toute vie commune, les secrets de famille. On fera quelques pas (mais là je m’avance un peu) sur un sentier qui pourrait s’apparenter à la psycho-généalogie.
C’est qu’il a un père bien embarrassant, difficile à saisir, dont il est très différent.

Et puis voilà qu’à la trentaine, le narrateur nous laisse entendre les raisons pour lesquelles il a le « cœur si blanc »… (Comprendre plutôt cœur si pâle, si pusillanime au sens que lui donne Shakespeare dans Macbeth : Lady Macbeth a les mains tachées de sang mais elle n’a pas tué elle-même, elle a le cœur si blanc : elle n’a pas accompli le geste.)

Un cœur si blanc…pas un cœur si innocent, surtout pas ! Plutôt un cœur surchargé de scrupules, de fautes indéfinies, lourdes et troubles.

Un peu comme tout le monde.

Toute ma reconnaissance à Santiago E. et au club de lecture en langue espagnole qui m’ont permis ce bon moment de littérature.

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Identités

Question d’identité.
Les gens d’Ici n’en finissent pas de m’étonner.
Ou bien, je me surprends à m’étonner de choses qui ne me posaient aucun problème il y a seulement vingt ans.
On devient pointilleuse avec l’âge.

Un Français à qui on demanderait son numéro de carte d’identité tomberait probablement des nues. Personne ne le sait par cœur, personne ne sait même très bien s’il en a un.
Et d’abord, qui aurait le droit de vous le demander, en France ?
Certainement pas le facteur, ni le livreur de gasoil, certainement pas votre dentiste, sûrement pas l’employé qui vous livre à domicile un article acheté sur le net, (je pense qu’une signature suffit dans tous ces cas) ; ici, c’est l’habitude.
Et moi, j’ai toujours envie de demander au facteur, au livreur ou au dentiste de s’identifier, lui aussi, après tout, j’ai besoin d’être sûre que lui, c’est bien lui.

En France, si je ne m’abuse et si les lois n’ont pas changé, la carte d’identité n’est même pas obligatoire sur le territoire national. C’est utile, mais on peut toujours s’identifier par d’autres moyens. (Carte d’électeur, permis de conduire….) et seuls les policiers, gendarmes et douaniers peuvent vous demander de le faire.
Ici, je me sens toujours humiliée quand un employé d’une quelconque administration me demande mon « numéro »de carte d’identité. Il ne veut même pas voir le document…non, la simple récitation d’une suite de chiffres lui suffit. Cela a pour moi un vague parfum délétère de numéro tatoué sur le poignet, une fâcheuse réminiscence d’individu réduit à un numéro.
Je m’appelle ainsi, c’est moi qui suis devant vous. Ma parole devrait vous suffire. Pourquoi un chiffre récité devient-il plus crédible que mon patronyme ?

L’autre jour, au contrôle technique de ma voiture, l’employé faisait avancer les gens en énonçant la plaque d’immatriculation de leur véhicule. Encore un moment difficile à avaler.

La seule époque où le document d’identité a été obligatoire en France a été l’époque de l’occupation et le régime de Vichy. Je n’ai pas vécu cette époque, mais par contre, j’ai entendu raconter qu’en ces temps-là, la fabrication de fausses cartes était un sport national.

Un jour, on vous mettra une puce électronique à la naissance, et personne ne trouvera à redire.
Même pas moi, qui ne serai plus là pour m’insurger.

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