Philippe Val. Tu finiras clochard comme ton Zola

En 1970, date à laquelle Philippe Val a commencé à être un peu connu, je n’étais plus en France. Je ne le connaissais pas, n’avais jamais entendu parler de Font et Val, (pas grave…) je suis passée à côté de mai 68 sans un regard, (plus préoccupant) et la pilule contraceptive aux mineures ainsi que pas mal de changements dans les comportements de mes compatriotes n’ont été perçus par moi que beaucoup plus tard et de façon fragmentée.
J’étais loin. J’étais à l’étranger.

Ceci, à notre époque, ne veut plus rien dire, l’information ne connaît plus les frontières, mais jadis…vivre en Espagne en 70, c’était silence radio, (et c’est à prendre au pied de la lettre) en ce qui concernait l’information, les nouvelles et les événements politiques susceptibles de contagion. Se tenir au courant était réservé à des groupes minoritaires, probablement surveillés et engagés dans un courant qui ne faisait pas partie de mes priorités. Je me débattais, à l’époque, entre les biberons et les préparations de mes cours de français, avec le support, ô combien désuet et insuffisant, du manuel de civilisation de L’Alliance Française Mauger.

Nous étions loin, très loin de Font et Val !
Actuellement, réviser les années 70 du côté français est assez plaisant. On peut admirer, sourire, s’étonner, faire le tri.
Val a écrit sa biographie. Ceci est forcément compliqué, car j’ai rarement vu une personne cumuler autant d’activités professionnelles ! Ce survol de tous les medias, de toutes les embrouilles, de tous les scandales m’a souvent ennuyée, déroutée et déçue. Pour moi Val était un homme de gauche, lié à la seconde époque de Charlie Hebdo, un peu provocateur, mais sincère.
Je ne suis pas sûre d’avoir la même opinion maintenant. J’ai cru entrevoir dans ce livre un homme ami du tout-Paris, épris de lui-même, ayant une haute, très haute opinion de sa personne ; il a souvent adopté des positions inconfortables dans son milieu gauchiste ce qui l’a amené à des rapprochements ambigus et acrobatiques. Mais ce qui m’a semblé encore plus surprenant c’est que cet homme ait choisi d’écrire ses mémoires à la troisième personne. Philippe Val a tout compris, tout prévu, connu tout le monde, ne s’est jamais trompé….

J’ai réussi à avoir mon coup d’œil panoramique sur le Paris du spectacle, du show-business, des remous de société qui se déroulaient pendant les années où je vivais en vase clos ibérique.

Ce n’était pas mon monde, celui-là. Je ne regrette rien…la vision provinciale et décalée que j’ai pu me faire au cours de mon mois de vacances habituel en été pouvaient suffire. Beaucoup de bruit, de gros mots et d’insultes pour pas grand-chose !
En même temps, on ne se reconnaît pas trop dans les flash-back d’il y a quarante ans. On a changé….

Mais ça se pouvait se faire aussi sans Philippe Val. Ça s’est bien fait ici…parce que, de l’autre côté des Pyrénées, ça a pas mal bougé aussi un peu plus tard.
Rendons grâce à ce bouquin : il faut dire que le ragot bien raconté a du charme….J’ai eu du plaisir à retrouver Minou Drouet, Leo Ferré, Renaud ; à entrer dans pas mal d’alcôves, à avoir une vague vision de la salle de rédaction de Charlie Hebdo, deuxième du nom, et de ses prises de bec monumentales. J’ai pu retrouver mon cher Cavanna, et d’autres, moins tendres.
Huit cent soixante-quatre pages pour s’expliquer, pour se faire comprendre, peut-être pour se faire aimer. C’est beaucoup, mais c’est aussi que Val a été très détesté. Il lui fallait peut-être la quantité.

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Elections européennes et binationaux

Voici quelques jours que j’ai reçu de mon agence consulaire tout le kit nécessaire à ma participation aux élections européennes. Depuis ce jour, mon indignation va crescendo…..

Je ne suis pas experte en loi électorale.
Je sais simplement, grâce aux cours d’instruction civique du temps de mon école, qu’à un même scrutin, une même personne ne peut voter qu’une fois.

Les binationaux européens votent dans leur pays de résidence, c’est normal. Ils ont voix au chapitre puisqu’ils habitent ce pays et qu’ils en sont ressortissants.

Les binationaux peuvent aussi voter au consulat dont ils dépendent par leur statut de double nationalité. aux élections législatives, par exemple, les listes de députés à choisir sont des représentants des Français de l’étranger. Aux élections présidentielles, par exemple, en ce qui concerne la France, normal, ils ont aussi voix au chapitre, ils sont citoyens français et votent aussi au consulat.

Là où la situation devient aberrante, c’est pour les élections européennes. Même date, même finalité ; je dois choisir un représentant d’une couleur politique qui votera des lois européennes, où bien s’y opposera, en mon nom.
Imaginons un exemple : pour que ce soit très clair, je choisis un binational qui vote le même jour pour une liste Rassemblement National à son consulat le 26 juin à 9 heures du matin, et à 10 heures vote pour une liste Vox dans son pays de résidence, l’Espagne…..(ces deux partis sont cités comme exemple parce que facilement identifiables comme cousins germains, j’aurais pu prendre Podemos et La France Insoumise…..)

Dans ce cas, le binational en question a accompli un acte injuste et qui devrait être interdit. Il devient un supercitoyen doté d’un pouvoir double.

L’agence consulaire dont je dépends ne se prononce pas et le consulat qui la chapeaute ne répond pas à mon courrier.

Je n’irai pas voter à mon consulat pour des raisons morales.

Je suis tombée sur un article qui semble me donner raison mais comme je ne suis pas spécialiste, je ne sais pas si cette loi est toujours en vigueur.

L’élection des représentants au Parlement européen prévue par l’acte annexé à la décision du conseil des communautés européennes en date du 20 septembre 1976 rendu applicable en vertu de la loi n° 77-680 du 30 juin 1977 est régie par le titre Ier du livre Ier du code électoral et par les dispositions des chapitres suivants. Le délai de deux mois prévu au premier alinéa de l’article L. 118-2 du même code est porté à quatre mois.
Toutefois, les électeurs français résidant dans un autre Etat de l’Union européenne ne participent pas au scrutin en France, ni à celui organisé dans les conditions prévues à l’article 23 de la présente loi, s’ils ont été admis à exercer leur droit de vote pour l’élection des représentants au Parlement européen de leur Etat de résidence.

Et aussi ceci ;

Article 2-8 de la loi n° 77-729 du 7 juillet 1977 relative à l’élection des représentants au Parlement européen précise que sera punie des peines prévues à l’article L. 92 du code électoral (emprisonnement de 6 mois à 2 ans et amende de 15 000 euros) toute personne qui aura profité d’une inscription multiple pour voter plus d’une fois lors du même scrutin pour l’élection au Parlement européen. En conséquence, les personnes possédant la double nationalité ne peuvent voter, pour un même scrutin, dans les deux pays dont ils ont la nationalité.


Que dois-je penser de tout cela ?

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La goûteuse d’Hitler. Rosella Postorino

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Rosella Postorino
 

Le titre est surprenant. On se demande s’il n’existe pas un autre mot qui désignerait la fonction que Rosa occupait dans l’arrière- cuisine du bunker d’Hitler. Mais non. Une invention cruelle, aussi ancienne que l’idée de l’asservissement d’autrui, de son objectivation la plus directe. Autrement dit : faire manger à un autre un aliment dont je crains qu’il soit empoisonné et m’assurer après qu’il a digéré sans encombre, que je peux m’asseoir et déjeuner tranquillement.

Ce qui me gêne, c’est qu’il n’existe pas, en réalité de verbe pour exprimer cette action. Comme si la langue devenait frileuse devant la réalité.

En italien, « la assaggiatrice de Hitler », en anglais« At the wolf’s table », en espagnol : « La catadora de Hitler » …non, pas de mot exact pour la fonction de « goûter » qui serait : déterminer si un aliment a ou n’a pas d’effet mortel en l’ingérant pour le compte d’autrui.
Et pas du tout : m’assurer que c’est assez cuit.

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De toute façon, rien n’a changé. Sauf en apparence. L’humanité n’a jamais progressé en humanité. Sauf en mots.

Dans son récit, basé sur une histoire vraie, Rosella Portorino a choisi d’isoler une des jeunes femmes recrutées par les SS en 1943 et de nous faire suivre, à la façon d’un journal intime, son histoire. La goûteuse réelle avait pour prénom Margot, celle de Portorino s’appelle Rosa….ce qui donne à l’auteur toute latitude pour la création. C’est une jeune mariée sans mari, sans grande conviction, sans famille. L’époux sur le front russe, la belle-famille, chez qui elle s’est réfugiée, un peu froide, ses parents sont morts. Personne dans l’entourage n’est trop fan d’Hitler. D’ailleurs en 43, je suppose que beaucoup d’Allemands se posaient des questions.

Tout est basé sur l’absence de communication, le secret, l’impossibilité de se confier. Rosa est seule, la brève période où elle a vécu avec son mari semble avoir été entachée par le fait que celui-ci était son supérieur ; Rosa n’est pas une héroïne, ce n’est pas une rebelle….difficile de l’être à la sombre époque et dans le sinistre voisinage où elle évoluait. La pauvre petite aventure qu’elle vivra avec un SS ne sera pas grandiose. Elle côtoiera sans en être consciente l’auteur du dernier attentat raté contre le Führer. Et puis, ce sera l’après-guerre, les privations, le retour d’un mari délabré par la captivité.

Le dernier chapitre est extraordinairement bien amené et m’a semblé d’une grande puissance. Je ne sais s’il est conforme à l’histoire ou imaginé. Cette fin, qui n’est pas une fin, donne au personnage une véritable épaisseur, ce qui, à mon avis, manquait un peu au début.

 

 

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Photo de palmiers.

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Un palmier ne me parle jamais.
Il ne fait pas partie de ma galerie d’images en correspondance avec le mot « arbre ». Je dirais même qu’il ne m’inspire aucune sympathie.
Arbre des pays chauds, si peu généreux en ombre ; galvaudé parce que trop associé aux vacances Club Med ; arbre sans mystère, arbre sans branches. Grimper à un palmier…à moins d’être polynésien et athlétique, l’idée est saugrenue ! Mais qui n’a pas, au temps de sa jeunesse folle, mangé des cerises à califourchon sur une branche ?
Mais enfin, ces palmiers d’un soir de décembre, en groupe, il faut dire qu’ils m’ont fait plaisir à voir.
D’abord, il avait plu et il faisait froid. Ça ne se voit pas, mais ce ciel tout rose n’est pas un ciel d’’été au pays d’Ici. Ceci leur enlevait la charge carte postale.
Et ces reflets indiscrets de leurs dessous dans les flaques boueuses les ramenaient à une dimension désacralisée et campagnarde.

 

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Leopoldo Alas. Interview

Leopoldo Alas, jeune, puis plus âgé.

 

J’ai eu la chance de pouvoir approcher Léopoldo Alas Clarín, le célèbre écrivain espagnol, originaire des Asturies, au cours d’une séance de signature, dans une librairie de ma ville, au pays d’Ici.

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J’avais beaucoup de questions à lui poser, et comme il avait un peu de temps, il a accepté de me répondre devant une tasse de café, en attendant le train qui devait le ramener à Oviedo.

Je lui ai tout de suite présenté une feuille sur laquelle j’avais noté des questions que j’espérais pertinentes, (tout au moins quelques-unes), et
d’autres, dont, enfin , on verrait ! Il a jeté un bref coup d’œil et a toussoté :

-On n’aura pas le temps avant mon train, il faudra que vous vous limitiez aux questions sur La Régente, et encore, ça risque de s’éterniser….

Bon, d’accord, Ça tombait bien parce que je venais de lire La Régente.

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Ana Ozores et son directeur de conscience

Son français était parfait. Presque trop académique, avec juste une mollesse dans la prononciation des B et des V. Aimable, mais avec une pointe d’autorité qui dénotait son aisance dans les amphithéâtres universitaires.

Je commençais donc par le premier gribouillis de mon aide-mémoire :

-Il y a plus de deux cents personnages dans la Régente. Ne pensez-vous pas que la tâche est ardue pour le lecteur ? Vous-même, arrivez-vous à discerner le personnage principal ?

Il baisse la tête ; je ne vois plus que le reflet de sa calvitie au-dessus de ma tasse de café. Puis il me regarde, un peu agacé par la naïveté de ma question.

– Madame, je pensais  que vous aviez compris que mon œuvre est en réalité une symphonie, un chant choral où rien ne sert de chercher le soliste. Il y a une masse : Vetusta d’où émergent des individualités peu différenciées. Tous ces individus sont issus du même tissu nutritionnel : une ville provinciale, ignorante et coincée, en Espagne, au milieu du XIXº siècle. Si La Régente devait devenir un opéra moderne, et j’y songe parfois….je placerais  sur l’estrade une silhouette féminine, Ana Ozores, pourchassée par une meute indistincte et volubile de vétustiens, les uns en soutane, les autres en hobereaux provinciaux, des bigotes et des dames patronnesses brandissant des missels et des goupillons….Jusqu’à sa chute dans la fosse d’orchestre !

Bien, je suis tout à fait d’accord, bien sûr et je passe à une autre question, cette fois, je ne sais pas du tout si j’aurai une réponse :

-Si le personnage d’Ana Ozores avait vécu au XXIº siècle, auriez-vous modifié certains aspects de son caractère?

    • Le regard devient un peu condescendant. Je crois que cette question n’était pas pertinente. Je dois être cramoisie.

-Voyez-vous, un sociologue vous expliquerait qu’Ana est  un pur produit de la société de son époque et de son coin de terre. Mais comme La Régente est un roman, je vous répondrai en romancier.  De nos jours, Ana Ozores aurait pris de même un amant, cela aurait été beaucoup plus rapide sans doute ; elle aurait été influencée, non par un chanoine, mais par les articles de certaines revues féminines, par l’abondance des sujets sur la sexualité. Au lieu de passer des heures devant sa fenêtre à regarder tomber la pluie, elle aurait surfé sur Meetic, aurait eu un profil sur plusieurs sites de rencontre. Pas de duel, certainement pas, mais une bonne dépression et des antidépresseurs pour le mari, converti en loque à la fin du roman. Ça vous va ?

Oui, ça me va et même mieux que je ne pensais. Je consulte mes notes ; il me reste deux ou trois questions ; l’heure du train m’obsède, mais je me lance.

-Les femmes, dans La Régente, sont odieuses : des allumeuses, une vieille usurière cupide, une marquise qui a tout de la tenancière de maison close, enfin rien de beau ni  de noble, pas un personnage de mère tendre, d’épouse aimante…… Qu’avez-vous donc contre nous, Monsieur Alas ?

-En réalité, les personnages masculins ne sont pas plus gâtés. Je suis convaincu que la vie dans une petite ville de province n’est pas un terreau favorable à l’éclosion d’âmes nobles. Je rejoins en ceci la grande femme de lettres Emilia Pardo Bazán qui a si bien décrit cet état de fait dans  Los pazos de Ulloa en1886: «La aldea, cuando se cría uno en ella y no sale de ella jamás, envilece, empobrece y embrutece*.» La grande ville, à mon avis, favorise le brassage des idées et réduit  le risque du culte imbécile aux notables.

Bien, encore une ou deux questions avant qu’il commence à s’inquiéter du quai, de son billet, du numéro de son wagon. J’observe que de temps en temps il jette un coup d’œil sur son bagage pour s’assurer qu’il est toujours sur la chaise à côté de lui. C’est d’ailleurs un sac très particulier, splendide, ancien. Un sac qui donne des envies de redingotes cintrées, de bottines lacées, de gants de chevreau et de crinolines……

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Le sac de Monsieur Alas

-Vous êtes traducteur de «  Travail », de Zola. Ce volume, véritable évangile socialiste et roman d’anticipation un peu simpliste, semble bien éloigné des subtilités de vos productions littéraires personnelles. Avez-vous souffert en mettant votre plume, votre langue, votre style,  au service d’une œuvre somme toute, assez facile ?

Zola par Manet

Zola par Manet

Il a soudain le regard un peu perdu, un peu attristé ; j’ai l’impression que ce n’est peut-être pas son meilleur souvenir.

-Zola est un immense écrivain. Un homme de conviction ; entrer dans son œuvre au point de la réécrire dans ma langue a été un honneur : la faire connaître à mes contemporains était un devoir. Mais la traduction fut difficile : le registre linguistique des personnages de Travail est populaire, voire argotique. Entrer dans l’univers fouriériste, même derrière Zola, ne m’a pas laissé de grandes émotions intellectuelles !

Nous nous regardons ; le moment a été trop court pour moi et peut-être trop long pour lui : je garderai pour moi les questions sur Flaubert : je sais qu’il a déjà reçu quelques coups durs à ce sujet.

Il se lève, s’empare de son merveilleux sac et me serre la main. Quelques mots pour prendre congé…trois pas sur le quai et soudain il se retourne :

-Ah ! Vous avez oublié de me demander si je devais beaucoup à Flaubert et si Ana Ozores était la petite sœur d’Emma ?

Je me demande comment il a lu dans mes pensées….Je ris et lui crie de loin :

-Non, pas grand-chose ; elles sont juste un peu cousines !

Puis, je sors de la gare. Il pleut, comme à Vetusta.

Je savoure le moment présent : il pleut et je viens d’interviewer l’auteur du meilleur roman de la littérature espagnole. Et tout le monde s’empressera d’ajouter : après Don Quijote, bien sûr.

Mais je n’ai jamais réussi à interviewer Cervantes.

*La aldea, cuando se cría uno en ella y no sale de ella jamás, envilece, empobrece y embrutece: la campagne, quand on y a grandi et qu’on n’en est jamais sorti, vous avilit, vous appauvrit  et vous abêtit. (E. Pardo Bazán)

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Soie. Alexandre Baricco

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Alexandre Baricco

soie

 

Je me suis décidée un peu tard à lire ce petit livre. Cent-vingt pages qui ont fait beaucoup de bruit. Il faut dire que c’est un beau livre, bien écrit, écrit comme une partition musicale, comme une sonate pour instrument seul, plutôt lente, délicate en diable.`

Je n’y ai pas reconnu ce véritable hymne à l’amour impossible, pur parce qu’inaccessible, que j’ai vu reflété dans presque toutes les critiques, une sorte d’amour courtois revisité par Baricco et transposé au dix-neuvième siècle dans une petite bourgade de l’Ardèche.

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Et dont le pôle serait le mythique Japon, secret, sensuel et raffiné que les occidentaux peuplent de geishas aimables et savantes.

J’ai lu autre chose.

Et il est bien vrai qu’on peut trouver un peu tout ce qu’on veut dans ce petit livre où tant d’éléments sont laissés aux bons soins du lecteur ; ce récit « portes ouvertes » où chacun finit les chapitres comme il lui semble bon, où chaque lecteur prend soin des personnages, les cajole, leur invente des motivations aussi souterraines que personnelles.

Le titre « Soie », respecté par toutes les traductions, invite à des images de douceur, d’effleurements plus légers que ceux que peut effectuer la peau la plus douce.

Or cette histoire m’a semblé horriblement rude. Ce n’est pas la guerre, ce ne sont pas les conditions difficiles des voyages de Joncour, ce n’est pas la mort prématurée d’Hélène…..non, c’est l’histoire d’un homme qui n’a rien eu…..frustré sur toute la ligne….et entraînant dans la même spirale sa femme et peut-être aussi la japonaise. (Qui n’est pas plus japonaise que moi.)

La vie professionnelle : Joncour n’a pas été à la hauteur des espoirs de sa famille. Gagner sa vie dans le trafic des vers….fussent-ils vers à soie, ça peut rendre cafardeux !

Sa femme et lui n’arrivent pas à avoir d’enfant. Je crois que la teneur de la lettre que Joncour lira après la mort de sa femme est assez explicite : Hélène exprime une grande frustration au sujet de ses relations intimes avec son mari. Même transposés et mis dans la bouche d’une autre femme, les mots sont crus et accusateurs : il a manqué quelque chose à Hélène, quelque chose que Joncour n’a pas su faire.

Eternel adolescent, Joncour s’éprend d’une belle japonaise, maîtresse du négociant en vers à soie. Représentation parfaite de tous les fantasmes occidentaux sur le Japon. Pas un mot échangé, à peine un regard et une trace de lèvres sur une tasse de thé. Mais la passion s’empare du jeune homme. Pourtant, il devra se contenter d’un unique rendez-vous nocturne avec la femme de chambre de sa bien-aimée. Aucun problème, tout est bien. Satisfaite par procuration, la flamme n’en est que plus forte. Et le trafic des vers à soie n’est pas interrompu. Pas question d’agir, de prendre une décision, de changer de vie.

Hélène a probablement connu ses meilleurs moments pendant les absences de son mari, auprès de la présence du sage Baldabiou.

Formidable histoire de non-communication, étrange comportement d’un homme mou, vivant de rêves, se conformant à la vie que les circonstances ont choisie pour lui.

Mais après tout, c’est assez courant……

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Fernando Aramburu. Viaje con Clara por Alemania.

Je devrais bien écrire mon texte en espagnol….ce livre n’a pas été traduit en français et je pense que je n’écris pour personne. Mais je suis tellement plus à l’aise avec mon bon vieux copain ; le français !

Pas grave puisque je suis dans la même démarche que l’auteur…..Les trois quarts de son récit ne sont pas destinés à être lus ni publiés ; Aramburu prend plaisir à semer dans son texte des détails intimes, crus, physiologiques, se rassurant lui-même en nous( ?) disant que de toutes façons, personne ne lira quoi que ce soit. Un peu comme moi. (Je me demande pourquoi je soigne mon orthographe sur ce blog, ça c’est une histoire à approfondir ?)

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C’est un livre qui ne ressemble à aucun autre. C’est un traité sur les couples de nationalité différente ; c’est un traité sur ce qu’est, ou sur ce que n’est pas la littérature ; c’est un livre de voyage ; une réflexion sur le bonheur ; sur l’amour….. C’est aussi un étonnement constant et très plaisant sur la beauté du monde, des villes, des paysages ; la bienveillance envers les humains n’est pas permanente. Mais la bière allemande et les douceurs inspirent à Aramburu ses (presque) plus belles pages.

Alors les couples n’ayant pas la même nationalité : bien sûr, à ne pas rater.
Un début ravageur : j’ai cru que le récit était justement basé sur une rupture, ou tout au moins sur une grande rancœur. Point du tout. C’est beaucoup plus profond et réaliste que je ne le croyais.

Une légère digression sur les couples mixtes. Mon expérience me fait penser que ce n’est pas la voie la plus facile. Ce peut être une blessure permanente, sur laquelle tous les moments de vie commune projettent un peu de sel. Susceptibilités, vexations, rejets, tout est bon pour se faire mal quand on veut. Et les couples mixtes, comme les autres, veulent souvent se faire mal. Chez eux, c’est plus facile, les arguments sont à portée de main, dans le grand sac des lieux communs, du chauvinisme le plus primaire. Bien, mais si au cours des années, un tout petit peu de sagesse vous vient, si vous avez la chance de grandir ensemble et de mesurer la pauvreté de vos arguments respectifs, un beau jour, on comprend qu’on pourrait peut-être devenir plus forts que tout ce sel et toutes ces écorchures.

Ou bien on a une bonne nature, comme Aramburu.

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Il est difficile de partager des expériences : les couples mixtes sont discrets ou furieusement divorcés.
Je me souviens avoir acheté un livre écrit par une américaine mariée à un Français :Lost in French, de Lauren Collins. Il s’agissait surtout de sa relation avec la langue française. Rien de bien nouveau. Et rien qui ne m’ait beaucoup apporté….

Le narrateur, donc est marié à une allemande. S’il est espagnol, on le devine, mais il ne parlera jamais que de « son pays d’origine ». S’il a un accent étranger, on ne le saura que par la tante Hildegard qui ne communique avec lui qu’en passant par sa femme. Quant à ses relations avec Clara, sa femme, professeur du secondaire, et accessoirement écrivain, elles sont aigres-douces, parfois même clairement parfumées au vitriol.
Le narrateur s’occupe à des traductions, est extrêmement patient et jouit d’un grand sens de l’humour. Ajoutons qu’il est charnellement très attaché à sa femme. Tout lecteur ayant un minimum d’expérience de vie en couple aurait tôt fait de juger Clara comme une véritable mégère. Directive en diable, alternant les périodes d’outrecuidance et les moments de dépression, elle a bien de la chance d’avoir ce solide espagnol à ses côtés. (Espagnol ? ….chut, c’est un secret.)

Ce récit est aussi l’histoire de deux livres en cours d’écriture. Celui de Clara, une commande d’éditeur, obéit à des critères extérieurs : il doit plaire à l’éditeur et aux possibles lecteurs. L’auteur passe au second plan. Celui du narrateur est un non-livre : il n’est pas destiné à être lu. C’est un travail fait en cachette, vaguement pour ne pas oublier sa langue maternelle, vaguement pour se souvenir du voyage ; à la fin du livre, on comprend bien que le narrateur est comme tous ceux qui manient la plume…… : il a besoin de lecteurs.
Ces deux livres voyagent côte à côte, comme le couple. Le livre secret, le livre clandestin prend le premier rôle, nous emmène dans des villes charmantes du Nord de l’Allemagne, tout en faisant le tour de tout ce qui vaut la peine : la beauté de certains coins de ce monde, la bière sous toutes ses formes, les glaces stracciatella et le parfum de Clara le soir.

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